LE SANCTUAIRE.....NET....

Retour Accueil
Haut de la page
Retour à la page précédente
Choix des épreuves.

* * * *
* * *
* *
*

1 - Questions n°258 à 273 : Extraits du Livre des Esprits d'Allan Kardec

2 - Platon : doctrine du choix des épreuves (Revue Spirite de septembre 1858) - (Lecture au format PDF)






























* * * *
* * *
* *
*

Extraits du Livre des Esprits d'Allan Kardec

258. A l'état errant, et avant de prendre une nouvelle existence corporelle, l'Esprit a-t-il la conscience et la prévision des choses qui lui arriveront pendant la vie ?

" Il choisit lui-même le genre d'épreuves qu'il veut subir, et c'est en cela que consiste son libre arbitre. "

- Ce n'est donc point Dieu qui lui impose les tribulations de la vie comme châtiment ?

" Rien n'arrive sans la permission de Dieu, car c'est lui qui a établi toutes les lois qui régissent l'univers. Demandez donc pourquoi il a fait telle loi plutôt que telle autre. En donnant à l'Esprit la liberté du choix, il lui laisse toute la responsabilité de ses actes et de leurs conséquences ; rien n'entrave son avenir ; la route du bien est à lui comme celle du mal. Mais s'il succombe, il lui reste une consolation, c'est que tout n'est pas fini pour lui, et que Dieu, dans sa bonté, le laisse libre de recommencer ce qu'il a mal fait. Il faut d'ailleurs distinguer ce qui est l'oeuvre de la volonté de Dieu, et ce qui est celle de l'homme. Si un danger vous menace, ce n'est pas vous qui avez créé ce danger, c'est Dieu ; mais vous avez la volonté de vous y exposer, parce que vous y avez vu un moyen d'avancement, et Dieu l'a permis. "

259. Si l'Esprit a le choix du genre d'épreuve qu'il doit subir, s'ensuit-il que toutes les tribulations que nous éprouvons dans la vie ont été prévues et choisies par nous ?

" Toutes n'est pas le mot, car ce n'est pas à dire que vous avez choisi et prévu tout ce qui vous arrive dans le monde, jusque dans les moindres choses ; vous avez choisi le genre d'épreuve, les faits de détail sont la conséquence de la position, et souvent de vos propres actions. Si l'Esprit a voulu naître parmi des malfaiteurs, par exemple, il savait à quels entraînements il s'exposait, mais non chacun des actes qu'il accomplirait ; ces actes sont l'effet de sa volonté ou de son libre arbitre. L'Esprit sait qu'en choisissant telle route il aura tel genre de lutte à subir ; il sait donc la nature des vicissitudes qu'il rencontrera, mais il ne sait pas si ce sera plutôt tel événement que tel autre. Les événements de détail naissent des circonstances et de la force des choses. Il n'y a que les grands événements, ceux qui influent sur la destinée, qui sont prévus. Si tu prends une route remplie d'ornières, tu sais que tu as de grandes précautions à prendre, parce que tu as chance de tomber, mais tu ne sais pas dans quel endroit tu tomberas, et il se peut que tu ne tombes pas, si tu es assez prudent. Si en passant dans la rue il te tombe une tuile sur la tête, ne crois pas que c'était écrit, comme on le dit vulgairement. "

260. Comment l'Esprit peut-il vouloir naître parmi des gens de mauvaise vie ?

" Il faut bien qu'il soit envoyé dans un milieu où il puisse subir l'épreuve qu'il a demandée. Eh bien ! il faut donc qu'il y ait de l'analogie ; pour lutter contre l'instinct du brigandage, il faut qu'il se trouve avec des gens de cette sorte. "

- S'il n'y avait pas des gens de mauvaise vie sur la terre, l'Esprit ne pourrait donc y trouver le milieu nécessaire à certaines épreuves ?

" Est-ce qu'il faudrait s'en plaindre ? C'est ce qui a lieu dans les mondes supérieurs où le mal n'a pas accès ; c'est pourquoi il n'y a que de bons Esprits. Faites qu'il en soit bientôt de même sur votre terre. "

261. L'Esprit, dans les épreuves qu'il doit subir pour arriver à la perfection, doit-il éprouver tous les genres de tentations ; doit-il passer par toutes les circonstances qui peuvent exciter en lui l'orgueil, la jalousie, l'avarice, la sensualité, etc. ?

" Certainement non, puisque vous savez qu'il y en a qui prennent, dès le début, une route qui les affranchit de bien des épreuves ; mais celui qui se laisse entraîner dans la mauvaise route, court tous les dangers de cette route. Un Esprit, par exemple, peut demander la richesse, et cela peut lui être accordé ; alors, suivant son caractère, il pourra devenir avare ou prodigue, égoïste ou généreux, ou bien il se livrera à toutes les jouissances de la sensualité ; mais ce n'est pas à dire qu'il devra passer forcément par la filière de tous ces penchants. "

262. Comment l'Esprit qui, à son origine, est simple, ignorant et sans expérience, peut-il choisir une existence en connaissance de cause, et être responsable de ce choix ?

" Dieu supplée à son inexpérience en lui traçant la route qu'il doit suivre, comme tu le fais pour un enfant dès le berceau ; mais il le laisse peu à peu maître de choisir à mesure que son libre arbitre se développe, et c'est alors que souvent il se fourvoie en prenant le mauvais chemin s'il n'écoute pas les conseils des bons Esprits ; c'est là ce qu'on peut appeler la chute de l'homme. "

- Lorsque l'Esprit jouit de son libre arbitre, le choix de l'existence corporelle dépend-il toujours exclusivement de sa volonté, ou bien cette existence peut-elle lui être imposée par la volonté de Dieu comme expiation ?

" Dieu sait attendre : il ne hâte pas l'expiation ; cependant, Dieu peut imposer une existence à un Esprit, lorsque celui-ci, par son infériorité ou son mauvais vouloir, n'est pas apte à comprendre ce qui pourrait lui être le plus salutaire, et lorsqu'il voit que cette existence peut servir à sa purification et à son avancement, en même temps qu'il y trouve une expiation. "

263. L'Esprit fait-il son choix immédiatement après la mort ?

" Non, plusieurs croient à l'éternité des peines ; on vous l'a dit : c'est un châtiment. "

264. Qu'est-ce qui dirige l'Esprit dans le choix des épreuves qu'il veut subir ?

" Il choisit celles qui peuvent être pour lui une expiation, par la nature de ses fautes, et le faire avancer plus vite.

Les uns peuvent donc s'imposer une vie de misère et de privations pour essayer de la supporter avec courage ; d'autres vouloir s'éprouver par les tentations de la fortune et de la puissance, bien plus dangereuses par l'abus et le mauvais usage que l'on en peut faire, et par les mauvaises passions qu'elles développent ; d'autres, enfin, veulent s'éprouver par les luttes qu'ils ont à soutenir dans le contact du vice. "

265. Si certains Esprits choisissent le contact du vice comme épreuve, y en a-t-il qui le choisissent par sympathie et par le désir de vivre dans un milieu conforme à leurs goûts, ou pour pouvoir se livrer matériellement à des penchants matériels ?

" Il y en a, cela est certain, mais ce n'est que chez ceux dont le sens moral est encore peu développé ; l'épreuve vient d'elle-même et ils la subissent plus longtemps. Tôt ou tard, ils comprennent que l'assouvissement des passions brutales a pour eux des conséquences déplorables qu'ils subiront pendant un temps qui leur semblera éternel ; et Dieu pourra les laisser dans cet état, jusqu'à ce qu'ils aient compris leur faute, et qu'ils demandent eux-mêmes à la racheter par des épreuves profitables. "

266. Ne semble-t-il pas naturel de choisir les épreuves les moins pénibles ?

" Pour vous, oui ; pour l'Esprit, non ; lorsqu'il est dégagé de la matière, l'illusion cesse, et il pense autrement. "

L'homme, sur la terre, et placé sous l'influence des idées charnelles, ne voit dans ces épreuves que le côté pénible ; c'est pourquoi il lui semble naturel de choisir celles qui, à son point de vue, peuvent s'allier aux jouissances matérielles ; mais dans la vie spirituelle, il compare ces jouissances fugitives et grossières avec la félicité inaltérable qu'il entrevoit, et dès lors que lui font quelques souffrances passagères ? L'Esprit peut donc choisir l'épreuve la plus rude, et par conséquent l'existence la plus pénible dans l'espoir d'arriver plus vite à un état meilleur, comme le malade choisit souvent le remède le plus désagréable pour se guérir plus tôt. Celui qui veut attacher son nom à la découverte d'un pays inconnu ne choisit pas une route fleurie ; il sait les dangers qu'il court, mais il sait aussi la gloire qui l'attend s'il réussit.

La doctrine de la liberté dans le choix de nos existences et des épreuves que nous devons subir cesse de paraître extraordinaire si l'on considère que les Esprits, dégagés de la matière, apprécient les choses d'une manière différente que nous ne le faisons nous-mêmes. Ils aperçoivent le but, bien autrement sérieux pour eux que les jouissances fugitives du monde ; après chaque existence, ils voient le pas qu'ils ont fait, et comprennent ce qui leur manque encore en pureté pour l'atteindre : voilà pourquoi ils se soumettent volontairement à toutes les vicissitudes de la vie corporelle en demandant eux-mêmes celles qui peuvent les faire arriver le plus promptement. C'est donc à tort que l'on s'étonne de ne pas voir l'Esprit donner la préférence à l'existence la plus douce. Cette vie exempte d'amertume, il ne peut en jouir dans son état d'imperfection ; il l'entrevoit, et c'est pour y arriver qu'il cherche à s'améliorer.

N'avons-nous pas, d'ailleurs, tous les jours sous les yeux l'exemple de choix pareils ? L'homme qui travaille une partie de sa vie sans trêve ni relâche pour amasser de quoi se procurer le bien-être, qu'est-ce que c'est, sinon une tâche qu'il s'impose en vue d'un avenir meilleur ? Le militaire qui s'offre pour une mission périlleuse, le voyageur qui brave les dangers non moins grands dans l'intérêt de la science ou de sa fortune, qu'est-ce que c'est encore, sinon des épreuves volontaires qui doivent leur procurer honneur et profit s'ils en reviennent ? A quoi l'homme ne se soumet-il pas et ne s'expose-t-il pas pour son intérêt ou pour sa gloire ? Tous les concours ne sont-ils pas aussi des épreuves volontaires auxquelles on se soumet en vue de s'élever dans la carrière que l'on a choisie ? On n'arrive à une position sociale transcendante quelconque dans les sciences, les arts, l'industrie, qu'en passant par la filière des positions inférieures qui sont autant d'épreuves. La vie humaine est ainsi le calque de la vie spirituelle ; nous y retrouvons en petit toutes les mêmes péripéties. Si donc, dans la vie, nous choisissons souvent les épreuves les plus rudes en vue d'un but plus élevé, pourquoi l'Esprit qui voit plus loin que le corps, et pour qui la vie du corps n'est qu'un incident fugitif, ne ferait-il pas choix d'une existence pénible et laborieuse, si elle doit le conduire à une éternelle félicité ? Ceux qui disent que, si l'homme a le choix de son existence, ils demanderont à être princes ou millionnaires, sont comme les myopes qui ne voient que ce qu'ils touchent, ou comme ces enfants gourmands à qui l'on demande l'état qu'ils préfèrent, et qui répondent : pâtissier ou confiseur.

Tel est le voyageur qui, dans le fond de la vallée obscurcie par le brouillard, ne voit ni la longueur ni les points extrêmes de sa route ; arrivé au faîte de la montagne, il embrasse le chemin qu'il a parcouru, et ce qui lui reste à parcourir ; il voit son but, les obstacles qu'il a encore à franchir, et peut alors combiner plus sûrement les moyens d'arriver. L'Esprit incarné est comme le voyageur au bas de la montagne ; débarrassé des liens terrestres, il domine comme celui qui est au sommet. Pour le voyageur, le but est le repos après la fatigue ; pour l'Esprit, c'est le bonheur suprême après les tribulations et les épreuves.

Tous les Esprits disent qu'à l'état errant ils cherchent, étudient, observent pour faire leur choix. N'avons-nous pas un exemple de ce fait dans la vie corporelle ? Ne cherchons-nous pas souvent pendant des années la carrière sur laquelle nous fixons librement notre choix, parce que nous la croyons la plus propre à nous faire faire notre chemin ? Si nous échouons dans l'une, nous en cherchons une autre. Chaque carrière que nous embrassons est une phase, une période de la vie. Chaque jour n'est-il pas employé à chercher ce que nous ferons le lendemain ? Or, que sont les différentes existences corporelles pour l'Esprit, sinon des phases, des périodes, des jours pour sa vie spirite, qui est, comme nous le savons, sa vie normale, la vie corporelle n'étant que transitoire et passagère ?

267. L'Esprit pourrait-il faire son choix pendant l'état corporel ?

" Son désir peut avoir de l'influence ; cela dépend de l'intention ; mais quand il est Esprit il voit souvent les choses bien différemment. Ce n'est que l'Esprit qui fait ce choix ; mais encore une fois il peut le faire dans cette vie matérielle, car l'Esprit a toujours de ces moments où il est indépendant de la matière qu'il habite. "

- Beaucoup de gens désirent les grandeurs et les richesses, et ce n'est assurément ni comme expiation, ni comme épreuve ?

" Sans doute, c'est la matière qui désire cette grandeur pour en jouir, et c'est l'Esprit qui la désire pour en connaître les vicissitudes. "

268. Jusqu'à ce qu'il arrive à l'état de pureté parfaite, l'Esprit a-t-il constamment des épreuves à subir ?

" Oui, mais elles ne sont pas telles que vous l'entendez ; vous appelez épreuves les tribulations matérielles ; or, l'Esprit, arrivé à un certain degré, sans être parfait, n'en a plus à subir ; mais il a toujours des devoirs qui l'aident à se perfectionner, et n'ont rien de pénible pour lui, ne fût-ce que d'aider aux autres à se perfectionner eux-mêmes. "

269. L'Esprit peut-il se tromper sur l'efficacité de l'épreuve qu'il choisit ?

" Il peut en choisir une qui soit au-dessus de ses forces, et alors il succombe ; il peut aussi en choisir une qui ne lui profite nullement, comme s'il cherche un genre de vie oisive et inutile ; mais alors, une fois rentré dans le monde des Esprits, il s'aperçoit qu'il n'a rien gagné et il demande à réparer le temps perdu. "

270. A quoi tiennent les vocations de certaines personnes, et leur volonté de suivre une carrière plutôt qu'une autre ?

" Il me semble que vous pouvez répondre vous-mêmes à cette question. N'est-ce pas la conséquence de tout ce que nous avons dit sur le choix des épreuves et sur le progrès accompli dans une existence antérieure ? "

271. Dans l'état errant, l'Esprit étudiant les diverses conditions dans lesquelles il pourra progresser, comment pense-t-il pouvoir le faire en naissant, par exemple, parmi les peuples cannibales ?

" Ce ne sont pas les Esprits déjà avancés qui naissent parmi les cannibales, mais des Esprits de la nature de ceux des cannibales ou qui leur sont inférieurs. "
Nous savons que nos anthropophages ne sont pas au dernier degré de l'échelle, et qu'il y a des mondes où l'abrutissement et la férocité n'ont pas d'analogue sur la terre. Ces Esprits sont donc encore inférieurs aux plus inférieurs de notre monde, et venir parmi nos sauvages, c'est pour eux un progrès, comme ce serait un progrès pour nos anthropophages d'exercer parmi nous une profession qui les obligerait à verser le sang. S'ils ne visent pas plus haut, c'est que leur infériorité morale ne leur permet pas de comprendre un progrès plus complet. L'Esprit ne peut avancer que graduellement ; il ne peut franchir d'un bond la distance qui sépare la barbarie de la civilisation, et c'est en cela que nous voyons une des nécessités de la réincarnation, qui est bien véritablement selon la justice de Dieu ; autrement, que deviendraient ces millions d'êtres qui meurent chaque jour dans le dernier état de dégradation, s'ils n'avaient les moyens d'atteindre à la supériorité ? Pourquoi Dieu les aurait-il déshérités des faveurs accordées aux autres hommes ?

272. Des Esprits venant d'un monde inférieur à la terre, ou d'un peuple très arriéré, comme les cannibales, par exemple, pourraient-ils naître parmi nos peuples civilisés ?

" Oui, il y en a qui se fourvoient en voulant monter trop haut ; mais alors ils sont déplacés parmi vous, parce qu'ils ont des moeurs et des instincts qui jurent avec les vôtres. "

Ces êtres nous donnent le triste spectacle de la férocité au milieu de la civilisation ; en retournant parmi les cannibales, ce ne sera pas une déchéance, ils ne feront que reprendre leur place et ils y gagneront peut-être encore.

273. Un homme appartenant à une race civilisée pourrait-il, par expiation, être réincarné dans une race sauvage ?

" Oui, mais cela dépend du genre d'expiation ; un maître qui aura été dur pour ses esclaves pourra devenir esclave à son tour et subir les mauvais traitements qu'il aura fait endurer. Celui qui a commandé à une époque peut, dans une nouvelle existence, obéir à ceux-là mêmes qui se courbaient sous sa volonté. C'est une expiation s'il a abusé de son pouvoir, et Dieu peut la lui imposer. Un bon Esprit peut aussi, pour les faire avancer, choisir une existence influente parmi ces peuples, et alors c'est une mission. "

* * * *
* * *
* *
*

Platon : doctrine du choix des épreuves (Revue Spirite de septembre 1858)

Nous avons vu, par les curieux documents celtiques que nous avons publiés dans notre numéro d'avril, la doctrine de la réincarnation professée par les druides, selon le principe de la marche ascendante de l'âme humaine à laquelle ils faisaient parcourir les divers degrés de notre échelle spirite. Tout le monde sait que l'idée de la réincarnation remonte à la plus haute antiquité, et que Pythagore lui-même l'a puisée chez les Indiens et les Egyptiens. Il n'est donc pas étonnant que Platon, Socrate et autres partageassent une opinion admise par les plus illustres philosophes du temps ; mais ce qui est plus remarquable peut-être, c'est de trouver, dès cette époque, le principe de la doctrine du choix des épreuves enseignée aujourd'hui par les Esprits, doctrine qui présuppose la réincarnation, sans laquelle elle n'aurait aucune raison d'être. Nous ne discuterons point aujourd'hui cette théorie, qui était si loin de notre pensée lorsque les Esprits nous l'ont révélée, qu'elle nous surprit étrangement, car, nous l'avouons en toute humilité, ce que Platon avait écrit sur ce sujet spécial, nous était alors totalement inconnu, preuve nouvelle, entre mille, que les communications qui nous ont été faites, ne sont point le reflet de notre opinion personnelle.

Quant à celle de Platon, nous constatons simplement l'idée principale, chacun pouvant aisément faire la part de la forme sous laquelle elle est présentée, et juger les points de contact qu'elle peut avoir, dans certains détails, avec notre théorie actuelle. Dans son allégorie du Fuseau de la Nécessité, il suppose un entretien entre Socrate et Glaucon, et prête au premier le discours suivant sur les révélations de l'Arménien Er, personnage fictif, selon toute probabilité, quoique quelques-uns le prennent pour Zoroastre.

On comprendra facilement que ce récit n'est qu'un cadre imaginé pour amener le développement de l'idée principale : l'immortalité de l'âme, la succession des existences, le choix de ces existences par l'effet du libre arbitre, enfin les conséquences heureuses ou malheureuses de ce choix, souvent imprudent, propositions qui se trouvent toutes dans le Livre des Esprits, et que viennent confirmer les faits nombreux cités dans cette Revue.

« Le récit que je vais vous rappeler, dit Socrate à Glaucon, est celui d'un homme de cœur, Er, l'Arménien, originaire de Pamphylie. Il avait été tué dans une bataille. Dix jours après, comme on enlevait les cadavres déjà défigurés de ceux qui étaient tombés avec lui, le sien fut trouvé sain et entier. On le porta chez lui pour faire ses funérailles, et le deuxième jour, lorsqu'il était sur le bûcher, il revécut et raconta ce qu'il avait vu dans l'autre vie.

Aussitôt que son âme était sortie de son corps, il s'était mis en route avec une foule d'autres âmes et était arrivé en un lieu merveilleux, où se voyaient dans la terre deux ouvertures voisines l'une de l'autre, et deux autres ouvertures au ciel qui répondaient à celles-là. Entre ces deux régions étaient assis des juges. Dès qu'ils avaient prononcé une sentence, ils ordonnaient aux justes de prendre leur route à droite, par une des ouvertures du ciel, après leur avoir attaché par-devant un écriteau contenant le jugement rendu en leur faveur, et aux méchants de prendre leur route à gauche, dans les abîmes, ayant derrière le dos un semblable écrit, où étaient marquées toutes leurs actions. Lorsqu'il se présenta à son tour, les juges déclarèrent qu'il devait porter aux hommes la nouvelle de ce qui passait en cet autre monde, et lui ordonnèrent d'écouter et d'observer tout ce qui s'offrirait à lui.

Il vit d'abord les âmes jugées disparaître, les unes montant au ciel, les autres descendant sous la terre par les deux ouvertures qui se répondaient : tandis que par la seconde ouverture de la terre il vit sortir des âmes couvertes de poussière et d'ordures, en même temps que par la seconde ouverture du ciel descendaient d'autres âmes pures et sans tache. Elles paraissaient toutes venir d'un long voyage et s'arrêter avec plaisir dans la prairie comme dans un lieu d'assemblée. Celles qui se connaissaient se saluaient les unes les autres et se demandaient des nouvelles de ce qui se passait aux lieux d'où elles venaient : le ciel et la terre. Ici, parmi les gémissements et les larmes, on rappelait tout ce qu'on avait souffert ou vu souffrir en voyageant sous terre ; là, on racontait les joies du ciel et le bonheur de contempler les merveilles divines.

Il serait trop long de suivre le discours entier de l'Arménien, mais voici, en somme, ce qu'il disait. Chacune des âmes portait dix fois la peine des injustices qu'elle avait commises dans la vie. La durée de chaque punition était de cent ans, durée naturelle de la vie humaine, afin que le châtiment fût toujours décuple pour chaque crime. Ainsi, ceux qui ont fait périr en foule leurs semblables, trahi des villes, des armées, réduit leurs concitoyens en esclavage ou commis d'autres forfaits, étaient tourmentés au décuple pour chacun de ces crimes. Ceux, au contraire, qui ont fait du bien autour d'eux, qui ont été justes et vertueux, recevaient, dans la même proportion, la récompense de leurs bonnes actions. Ce qu'il disait des enfants que la mort enlève peu de temps après leur naissance mérite moins d'être répété ; mais il assurait que l'impie, le fils dénaturé, l'homicide, étaient réservés à de plus cruelles peines, et l'homme religieux et le bon fils à de plus grandes félicités.

Il avait été présent lorsqu'une âme avait demandé à une autre où était le grand Ardiée. Cet Ardiée avait été un tyran d'une ville de Pamphylie mille ans auparavant ; il avait tué son vieux père, son frère aîné, et commis, disait-on, plusieurs autres crimes énormes. « Il ne vient pas, avait répondu l'âme, et il ne viendra jamais ici. Nous avons tous été témoins, à son sujet, d'un affreux spectacle. Lorsque nous étions sur le point de sortir de l'abîme, après avoir accompli nos peines, nous vîmes Ardiée et un grand nombre d'autres, dont la plupart étaient des tyrans comme lui ou des êtres qui, dans une condition privée, avaient commis de grands crimes : ils faisaient pour monter de vains efforts, et toutes les fois que ces coupables, dont les crimes étaient sans remède ou n'avaient pas été suffisamment expiés, essayaient de sortir, l'abîme les repoussait en mugissant. Alors des personnages hideux, au corps enflammé, qui se trouvaient là, accoururent à ces gémissements. Ils emmenèrent d'abord de vive force un certain nombre de ces criminels ; quant à Ardiée et aux autres, ils leur lièrent les pieds, les mains et la tête, et, les ayant jetés à terre et écorchés à force de coups, ils les traînèrent hors de la route, à travers des ronces sanglantes, répétant aux ombres, à mesure qu'il en passait quelqu'une : « Voilà des tyrans et des homicides, nous les emportons pour les jeter dans le Tartare. »
Cette âme ajoutait que, parmi tant d'objets terribles, rien ne leur causait plus d'effroi que le mugissement du gouffre, et que c'était une extrême joie pour elles d'en sortir en silence. « Tels étaient à peu près les jugements des âmes, leurs châtiments et leurs récompenses.

« Après sept jours de repos dans cette prairie, les âmes durent en partir le huitième, et se remirent en route. Au bout de quatre jours de chemin elles aperçurent d'en haut, sur toute la surface du ciel et de la terre, une immense lumière, droite comme une colonne et semblable à l'iris, mais plus éclatante et plus pure. Un seul jour leur suffit pour l'atteindre, et elles virent alors, vers le milieu de cette muraille, l'extrémité des chaînes qui y rattachent les cieux. C'est là ce qui les soutient, c'est l'enveloppe du vaisseau du monde, c'est la vaste ceinture qui l'environne. Au sommet, était suspendu le Fuseau de la Nécessité, autour duquel se formaient toutes les circonférences (19).

« Autour du fuseau, et à des distances égales, siégeaient sur des trônes les trois Parques, filles de la Nécessité : Lachésis, Clotho et Atropos, vêtues de blanc et la tête couronnée d'une bandelette. Elles chantaient, en s'unissant au concert des Sirènes : Lachésis le passé, Clotho le présent, Atropos l'avenir. Clotho touchait par intervalles, de la main droite, l'extérieur du fuseau ; Atropos, de la main gauche, imprimait le mouvement aux cercles intérieurs, et Lachésis, de l'une et l'autre main, touchait tour à tour, tantôt le fuseau, tantôt les pesons intérieurs.

« Aussitôt que les âmes étaient arrivées, il leur avait fallu se présenter devant Lachésis. D'abord un hiérophante les avait fait ranger par ordre, l'une auprès de l'autre. Ensuite, ayant pris sur les genoux de Lachésis les sorts ou numéros dans l'ordre desquels chaque âme devait être appelée, ainsi que les diverses conditions humaines offertes à leur choix, il était monté sur une estrade et avait parlé ainsi : « Voici ce que dit la vierge Lachésis, fille de la Nécessité : Ames passagères, vous allez commencer une nouvelle carrière et renaître à la condition mortelle.

On ne vous assignera pas votre génie, c'est vous qui le choisirez vous- mêmes. Celle que le sort appellera la première choisira, et son choix sera irrévocable. La vertu n'est à personne : elle s'attache à qui l'honore et abandonne qui la néglige. On est responsable de son choix, Dieu est innocent. » A ces mots, il avait répandu les numéros, et chaque âme ramassa celui qui tomba devant elle, excepté l'Arménien, à qui on ne le permit pas. Ensuite l'hiérophante étala sur terre, devant elles, des genres de vie de toute espèce, en beaucoup plus grand nombre qu'il n'y avait d'âmes assemblées. La variété en était infinie ; il s'y trouvait à la fois toutes les conditions des hommes ainsi que des animaux. Il y avait des tyrannies : les unes qui duraient jusqu'à la mort, les autres brusquement interrompues et finissant par la pauvreté, l'exil et l'abandon. L'illustration se montrait sous plusieurs faces : on pouvait choisir la beauté, l'art de plaire, les combats, la victoire ou la noblesse de race. Des états tout à fait obscurs par tous ces endroits, ou intermédiaires, des mélanges de richesse et de pauvreté, de santé et de maladie, étaient offerts au choix : il y avait aussi des conditions de femme de la même variété.

« C'est évidemment là, cher Glaucon, l'épreuve redoutable pour l'humanité. Que chacun de nous y songe, et qu'il laisse toutes les vaines études pour ne se livrer qu'à la science qui fait le sort de l'homme. Cherchons un maître qui nous apprenne à discerner la bonne et la mauvaise destinée, et à choisir tout le bien que le ciel nous abandonne. Examinons avec lui quelles situations humaines, séparées ou réunies, conduisent aux bonnes actions : si la beauté, par exemple, jointe à la pauvreté ou à la richesse, ou à telle disposition de l'âme, doit produire la vertu ou le vice ; de quel avantage peuvent être une naissance brillante ou commune, la vie privée ou publique, la force ou la faiblesse, l'instruction ou l'ignorance, enfin tout ce que l'homme reçoit de la nature et tout ce qu'il tient de lui-même. Eclairés par la conscience, décidons quel lot notre âme doit préférer. Oui, le pire des destins est celui qui la rendrait injuste, et le meilleur celui qui la formera sans cesse à la vertu : tout le reste n'est rien pour nous. Irions-nous oublier qu'il n'y a point de choix plus salutaire après la mort comme pendant la vie ! Ah ! que ce dogme sacré s'identifie pour jamais avec notre âme, afin qu'elle ne se laisse éblouir, là-bas, ni par les richesses ni par les autres maux de cette nature, et qu'elle ne s'expose point, en se jetant avec avidité sur la condition du tyran ou sur quelque autre semblable, à commettre un grand nombre de maux sans remède et à en souffrir encore de plus grands.

« Selon le rapport de notre messager, l'hiérophante avait dit : « Celui qui choisira le dernier, pourvu qu'il le fasse avec discernement, et qu'ensuite il soit conséquent dans sa conduite, peut se promettre une vie heureuse. Que celui qui choisira le premier se garde de trop de confiance, et que le dernier ne désespère point. » Alors, celui que le sort nommait le premier s'avança avec empressement et choisit la tyrannie la plus considérable ; emporté par son imprudence et son avidité, et sans regarder suffisamment à ce qu'il faisait, il ne vit point cette fatalité attachée à l'objet de son choix d'avoir un jour à manger la chair de ses propres enfants et bien d'autres crimes horribles. Mais quand il eut considéré le sort qu'il avait choisi, il gémit, se lamenta, et, oubliant les leçons de l'hiérophante, il finit par accuser de ses maux la fortune, les génies, tout, excepté lui-même (20).

Cette âme était du nombre de celles qui venaient du ciel : elle avait vécu précédemment dans un Etat bien gouverné et avait fait le bien par la force de l'habitude plutôt que par philosophie. Voilà pourquoi, parmi celles qui tombaient en de semblables mécomptes, les âmes venues du ciel n'étaient pas les moins nombreuses, faute d'avoir été éprouvées par les souffrances. Au contraire, celles qui, ayant passé par le séjour souterrain, avaient souffert et vu souffrir, ne choisissaient pas ainsi à la hâte. De là, indépendamment du hasard des rangs pour être appelées à choisir, une sorte d'échange des biens et des maux pour la plupart des âmes. Ainsi, un homme qui, à chaque renouvellement de sa vie d'ici-bas, s'appliquerait constamment à la saine philosophie et aurait le bonheur de ne pas avoir les derniers sorts, il y a grande apparence, d'après ce récit, que non-seulement il serait heureux en ce monde, mais encore que, dans son voyage d'ici là-bas et dans son retour, il marcherait par la voie unie du ciel et non par le sentier pénible de l'abîme souterrain.

« L'Arménien ajoutait que c'était un spectacle curieux de voir de quelle manière chaque âme faisait son choix. Rien de plus étrange et de plus digne à la fois de compassion et de risée. C'était, la plupart du temps, d'après les habitudes de la vie antérieure que l'on choisissait. Er avait vu l'âme qui avait appartenu à Orphée choisir l'âme d'un cygne, en haine des femmes, qui lui avaient donné la mort, ne voulant devoir sa naissance à aucune d'elles ; l'âme de Thomyris avait choisi la condition d'un rossignol ; et réciproquement un cygne, ainsi que d'autres musiciens comme lui, avaient adopté la nature de l'homme. Une autre âme, appelée la vingtième à choisir, avait pris la nature d'un lion : c'était celle d'Ajax, fils de Télamon. Il détestait l'humanité, en ressouvenir du jugement qui lui avait enlevé les armes d'Achille. Après celle-là vint l'âme d'Agamemnon, que ses malheurs rendaient aussi l'ennemi des hommes : il prit la condition d'aigle. L'âme d'Atalante, appelée à choisir vers la moitié, ayant considéré les grands honneurs rendus aux athlètes, n'avait pu résister au désir de devenir athlète. Epée, qui construisit le cheval de Troie, était devenue une femme industrieuse. L'âme du bouffon Thersite, qui se présenta des dernières, revêtit les formes d'un singe. L'âme d'Ulysse, à qui le hasard avait donné le dernier lot, vint aussi pour choisir : mais le souvenir de ses longs revers l'ayant désabusée de l'ambition, elle chercha longtemps et découvrit à grand-peine, dans un coin, la vie tranquille d'un homme privé que toutes les autres âmes avaient laissée à l'écart. En l'apercevant, elle dit que, quand elle aurait été la première à choisir, elle n'aurait pas fait d'autre choix. Les animaux, quels qu'ils soient, passent également les uns dans les autres ou dans le corps des hommes : ceux qui furent méchants deviennent des bêtes féroces, et les bons, des animaux apprivoisés.

« Après que toutes les âmes eurent fait choix d'une condition, elles s'approchèrent de Lachésis dans l'ordre suivant lequel elles avaient choisi. La Parque donna à chacune le génie qu'elle avait préféré, afin qu'il lui servît de gardien pendant sa vie et qu'il lui aidât à remplir sa destinée. Ce génie la conduisit d'abord à Clotho qui, de sa main et d'un tour de fuseau, confirmait la destinée choisie. Après avoir touché le fuseau, il la menait de là vers Atropos, qui roulait le fil pour rendre irrévocable ce qui avait été filé par Clotho. Ensuite on s'avançait vers le trône de la Nécessité, sous lequel l'âme et son génie passaient ensemble. Aussitôt que toutes eurent passé, elles se rendirent dans la plaine du Léthé (l'Oubli) (21), où elles essuyèrent une chaleur insupportable, parce qu'il n'y avait ni arbre ni plante. Le soir venu, elles passèrent la nuit auprès du fleuve Amélès (absence de pensées sérieuses), fleuve dont aucun vase ne peut contenir l'eau : on est obligé d'en boire ; mais des imprudents en boivent trop. Ceux qui en boivent sans cesse perdent toute mémoire. On s'endormit après ; mais vers le milieu de la nuit il survint un éclat de tonnerre avec un tremblement de terre : aussitôt les âmes furent dispersées çà et là vers les divers points de leur naissance terrestre, comme des étoiles qui jailliraient tout à coup dans le ciel. Quant à lui, disait Er, on l'avait empêché de boire de l'eau du fleuve : cependant il ne savait pas où ni comment son âme s'était rejointe à son corps ; mais le matin, ayant tout à coup ouvert les yeux, il s'aperçut qu'il était étendu sur le bûcher.

« Tel est le mythe, cher Glaucon, que la tradition a fait vivre jusqu'à nous. Il peut nous préserver de notre perte : si nous y ajoutons foi, nous passerons heureusement le Léthé et nous maintiendrons notre âme pure de toute souillure. »


(19) Ce sont les diverses sphères des planètes ou les divers étages du ciel, tournant autour de la terre fixée à l'axe même du fuseau. (V. COUSIN.)

(20) Les Anciens n'attachaient pas au mot tyran la même idée que nous ; ils donnaient ce nom à tous ceux qui s'emparaient du pouvoir souverain, quelles que fussent leurs qualités bonnes ou mauvaises. L'histoire cite des tyrans qui ont fait le bien ; mais comme le contraire arrivait le plus souvent, et que pour satisfaire leur ambition ou se maintenir au pouvoir aucun crime ne leur coûtait, ce mot est devenu plus tard synonyme de cruel, et se dit de tout homme qui abuse de son autorité.

L'âme dont parle Er, en choisissant la tyrannie la plus considérable, n'avait point voulu la cruauté, mais simplement le pouvoir le plus étendu comme condition de sa nouvelle existence ; lorsque son choix fut irrévocable, elle s'aperçut que ce même pouvoir l'entraînerait au crime, et elle regretta de l'avoir fait, en accusant de ses maux tout, excepté elle-même ; c'est l'histoire de la plupart des hommes, qui sont les artisans de leur propre malheur sans vouloir se l'avouer.

(21) Allusion à l'oubli qui suit le passage d'une existence à l'autre.

Site Le Sanctuaire.net (2007) - version 5 du 01/04/2024 - sylvain.administrateur@lesanctuaire.net