On entend en général par « shintoïsme » la religion nationale autochtone du Japon, par
opposition au bouddhisme (en japonais, Butsudô : « voie du Bouddha »), introduit au Japon
vers le milieu du VIe siècle ap. J-C. Cette conception, sommaire, fut pourtant accréditée
aussi bien en Occident qu'au Japon, avant 1945. En fait, le terme "shintô" désigne un vaste
ensemble de croyances et de pratiques relatives aux kami ("dieux" ou « divinités »), qui
plonge ses racines dans le Japon préhistorique. Sous sa forme la plus rudimentaire, cette
religion, qui était essentiellement animiste, attribuait une force surnaturelle à certaines
réalités naturelles. Comme il ne s'agit pas d'une confession religieuse, mais d'un riche
ensemble de rites et de croyances, qui forme le tissu même de la société japonaise,
il est pratiquement impossible d'en estimer le nombre de fidèles. La plupart des japonais
s'estiment aujourd'hui, et sans que cela leur pose de problème, soit shintoïstes, soit à
la fois shintoïstes et bouddhistes, voire adeptes d'autres religions.
Le premier empereur (mikado ou tennô) du Japon fut Jimmu, descendant de la déesse du
Soleil Amate-rasu-ô-mikami, qui aurait fondé le Japon en l'an 660 av. J-C., selon la
tradition. C'est à l'époque du vingt-neuvième empereur, Kimmei (540-571), que le bouddhisme
fut introduit au Japon. Depuis lors, shintoïsme et bouddhisme n'ont cessé d'agir l'un sur
l'autre, produisant, par exemple, la doctrine du zoku-shintô (shintô populaire), probablement
élaborée par le moine Gyogi pendant la période Nara (710-794). D'après cet enseignement,
il n'existe aucune différence entre les kami et les hotoke (buddha ou bodhisattva). Saichô,
ou Dengyô daishi, « grand maître de la transmission de l'enseignement » (767-822), fondateur
de la secte Tendai (voir bouddhisme), ainsi que Kûkai, ou Kôbô daishi, " grand maître de la
propagation de loi " (774-835), fondateur de la secte Shingon (voir bouddhisme), ont
également élaboré des théories philosophiques et religieuses caractérisées par un tel
syncrétisme, aboutissant à l' enseignement du ryôbu-shintô (le « shintô [qui relie] les
deux parties »). Pendant la période de Kamakura ) (1185-1333), l'empereur ne possédait plus
qu'un pouvoir nominal, le gouvernement effectif du pays étant entre les mains d'un
généralissime (shogun), le plus haut dignitaire de l'Etat. C'est dans ce climat
qu'apparaît un shintô renaissant, teinté de connotations nationalistes et traditionalistes,
destinées à revaloriser la figure de l'empereur. Les théoriciens les plus importants de ce
système furent Motoori Norinaga (1730-1801) et Hirata Atsutane (1776-1843). L'empereur Meiji,
qui accéda au trône après la chute du shogunat des Tokugawa, voulut surtout reconstruire
un Japon fort et unifié, procéda à la rénovation du régime impérial et établit en 1868 le
shintô d'État (officiellement non religieux). Le souverain s'établit dans la nouvelle
capitale, Edo (Tôkyô à partir de 1869), et en 1871 un nouvel édit impérial imposa la
séparation du shintoïsme d'avec le bouddhisme (yuiitsu-shintô, « shintoïsme unique »).
Quant à la relation étroite entre le shintô et l'État, elle s'acheva en 1945, après la
reddition du Japon la fin de la Seconde Guerre mondiale lorsque Hirohito (1901-1989), qui
avait accédé au trône comme cent vingt-quatrième empereur le 24 décembre 1926, dut renier
sa propre origine divine et renoncer à se considérer comme un kami vivant. Il perdit
également la plupart de ses attributions politiques après l'adoption de la Constitution
de 1947. Le shintô fut alors réduit à une organisation religieuse égale aux autres
religions. Le shintoïsme actuel compte officiellenent quelque 22 000 prêtres qui officient
dans 80 000 sanctuaires et plus de 145 écoles, reconnues par l'État.
À la base de cette religion, les kami, une catégorie très vague qui comprend des
divinités du ciel et de la terre des hommes, voire des animaux vivants ou morts, des
plantes, des montagnes, des mers et l'empereur du Japon lui-même. Le Japon est ainsi
défini comme le shinkoku ("le pays des dieux"). L'origine de l'Empire insulaire est
racontée tout au long de chroniques mythologiques (le Kojiki, par exemple) : les dieux
Izanagi et Izanami, sa sœur, se dressent sur le pont flottant du ciel et remuent avec
une lance la masse informe de la terre jusqu'à ce qu'elle coagule. Les gouttes qui se forment
à la pointe de la lance forment les îles principales du Japon. Puis Izanami et Izanagi
créent les plus petites îles et les divinités de la nature. Dans la baie de Futami, non
loin du sanctuaire d'Ise, deux rochers affleurent au niveau de l'eau, les Myôto iwa
(« le couple de rochers ») : les fidèles relient ces deux écueils par une corde, qui
symbolise l'union du coupIe divin; la corde est changée chaque année, le 5 janvier.
Après la création du monde et des divinités de la nature, Izanagi monte au ciel pendant
qu'Izanami descend aux enfers. Izanagi confie alors à la déesse du Soleil Amaterasu le
royaume du ciel, au dieu de la Lune Tsukiyoni le royaume de la nuit, et au dieu de la
tempête Susanoo le royaume de la mer. Celui-ci, très violent, sème la discorde, et
Amaterasu décide de se cacher dans une grotte céleste, faisant ainsi tomber sur le monde
la nuit éternelle. Mais tous les kami du ciel, face à un tel désastre, réussirent, grâce à
un miroir, à l'attirer hors de a cachette et à illuminer de nouveau la terre. Les objets
apportés sur la erre par Amaterasu, et qui devienent ceux de Ninigi, son petit-fils,
le miroir, l'épée et les joyaux, sont les symboles de l'autorité et les emblèmes du shintoïsme,
présents dans tous les temples. De Ninigi descendent les empereurs qui ont toujours conservé ces
trois symbo1es comme témoins de leur légitimité.
Les divinités populaires du shintoïsme que vénèrent les Japonais, très nombreuses, font
l'objet d'un culte tout comme les nombreux kami des villages et des villes. On conduit
aux sanctuaires qui leur sont consacrés les nouveau-nés - les garçons le trente et
unième jour, les filles le trente-troisième jour - pour leur demander protection et
bienveillance. La pratique du culte implique, entre autres, la récitation des norito
("prières»), l'interdiction d'endommager les rizières ou d'en combler les fossés,
la vénération des ancêtres. Au rang des valeurs morales supérieures, telles qu'elles sont
codifiées dans le cadre du Bushidô (la voie du samouraï), on trouve la fidélité au
devoir, la maîtrise de soi, le mépris de la mort et l'amour de la nation. Les fêtes
(matsuri, fêtes ou « célébrations de la vie ») sont très nombreuses. On célèbre au
début de l'année celle des récoltes ; le 11 février, la fête commémorant l'ascension
sur le trône du premier tennô le 3 avril, la mort de l'empereur Jimmu. Le 30 juin et
le 31 décembre sont les jours de la grande purification, et le 17 octobre est consacré
à la dégustation du riz nouveau. Au cours de l'année les fidèles accomplissent divers
pèlerinages dans des lieux sacrés, en premier lieu au mont Fuji, la montagne la plus
haute du Japon, symbole quasi religieux pour toute la nation. La visite au temple comprend
trois comportenents rituels : la purification (harai), l'offrande (shisen) et la récitation
des prières (norito). La purification consiste à se laver les mains et à se baigner dans
les fontaines placées devant chaque temple. L'offrande est généralement composée de
gâteaux de riz et de saké (alcool de riz), d'étoffes et de branches de cerisier (sakaki).
Les danses rituelles kagura, dont l'origine est très ancienne, consistent essentiellement
dans la représentation, sous forme de pantomime, des différents mythes. Elles sont le
plus souvent exécutées par des petites filles de dix à douze ans. Le prêtre, qui peut
être une femme, est vêtu d'une tunique blanche et coiffé d'un chapeau de taffetas (eboshi);
il porte à la main un sceptre (shaku). Ses tâches comprennent l'offrande quotidienne de
nourriture, matin et soir, et la récitaion des norito à l'occasion des fêtes, des mariages
et des enterrements.
Les sanctuaires sont toujours édifiés dans des lieux éloignés des autres constructions et
entourés de végétation. Ils sont souvent construits à proximité de l'eau, symbole de pureté.
On les dénomme miya ou jinga ("résidence des dieux"). La voie qui conduit au sanctuaire
est marquée par le torii, portail coloré en rouge et formé par deux montants verticaux
surmontés de deux architraves dont la plus haute est en saillie. Des lanternes de papier,
de pierre ou de bronze flanquent souvent le portail. Presque tous les temples sont de
petites dimensions, en bois, à l'imitation des anciennes maisons japonaises. Ils sont
toujours composés de deux bâtiments lui se suivent, souvent reliés par un passage
intérieur : une salle de culte (haiden) et une salle principale, habituellement plus petite,
qui constitue la partie la plus sacrée du sanctuaire (honden). Dans la première,
on récite les prières et on présente les offrandes. Dans la seconde, à laquelle on ne peut
accéder qu'après des purifications particulières, est gardé le shintai ("corps du dieu,
réceptac1e du dieu") où réside le kami. Dans le temple d'Ise, par exemple, la divinité est
représentée par le miroir de métal de la déesse du Soleil Amaterasu. Il y a trois
types principaux de sanctuaires : les temples locaux, qui abritent les kami du lieu
(ujigami); ceux qui servent à obtenir le succès dans les affaires, tels que les sanctuaires
Inari ; enfin les sanctuaires d'État comme ceux d'Ise et d'Izumo, les plus importants.
Le temple Yasukuni de Tôkyô, consacré à tous les soldats tombés au combat, est unique
en son genre. De nombreuses familles japonaises possèdent dans leur maison un petit autel
voué aux dieux kamidana, souvent décoré de reproductions en miniature de temples, devant
lequel on présente des offrandes de nourriture ou de branches de cerisier.
Les textes mythologiques shintoïstes fondamentaux sont le Kojiki (Notes sur les faits
anciens) et le Nihon shoki (Chronique du Japon). Le premier, qui comprend trois volumes,
est rédigé en japonais, et la tradition veut qu'il ait été composé par 0 no Yasumaro,
sur ordre de la maison impériale, en l'an 712 ; il est fondé sur des sources plus anciennes
et retrace l'histoire du Japon depuis l'âge des dieux jusqu'à la mort de l'impératrice
Suiko (628). Toujours sur ordre Impérial, le prince Toneri présenta à la Cour en 720 le
Nihon shoki, en trente volumes écrits en chinois ; ouvrage très similaire au précédent,
il raconte l'histoire du Japon depuis ses origines mythiques jusqu'à l'an 697. D'autres
textes importants du shintoïsme sont le Kujiki, qui connut un succès inattendu au
XIXe siècle, et le Jinnô shôtô-ki (Traité de la droite succession des dieux et des
souverains), rédigé en 1339 par Kitabatake Chikafusa (1293-1354).
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